Un peuple de la forêt expulsé sous un fallacieux prétexte écologique

22 Mars 2000

Ogiek, Kenya.
Ogiek, Kenya.
©Survival

La Cour Suprême de Nairobi était comble. Derrière la rangée des avocats
en perruques et robes étaient assis les représentants de la communauté
ogiek, peuple de la forêt et collecteurs de miel, eux aussi vêtus de
manière formelle avec des manteaux de fourrure et des coiffes parées de
coquilles de porcelaine. Ils étaient entourés de membres d'autres
communautés ogiek, venus par solidarité, et portant le costume
désormais ordinaire des Africains pauvres : les fripes venues
d'Europe et d'Amérique. La foule des autres personnes présentes – journalistes, observateurs des droits de l'Homme, membres de la
communauté kenyane – montrait tout l'intérêt soulevé par cette affaire.

Nous avons attendu ensemble le jugement final d'un procès débuté en mai
1999 : le gouvernement kenyan était-il en droit d'expulser 5000
membres de la tribu Ogiek de la forêt Tinet ? Tinet, à environ 250
km à l'ouest de Nairobi, constitue une petite partie de la grande forêt
Mau, territoire ancestral des Ogiek.

Les avocats des Ogiek ont mis en avant que Tinet était la terre
ancestrale de la communauté ; que 9 ans auparavant, le
gouvernement avait accepté qu'ils restent là et avait accordé à chacun
un lot de 5 acres ; et que le fait de leur interdire l'accès à la
forêt et à ses produits empiétait sur leur droit à la vie et aux moyens
de subsistance. Les sympathisants de Survival et bien d'autres
s'étaient mobilisés dans le monde entier pour écrire des lettres en
leur faveur.

Mais, lorsqu'enfin ils sont apparus,  les juges, Samuel Oguk et
Richard Kuloba, ont rejeté la requête Ogiek et statué qu'ils n'avaient
aucun droit de continuer à vivre à Tinet. Le ton du verdict était
brutal et méprisant, comme si les juges étaient déterminés, non
seulement à dénier le titre de Tinet Ogiek, mais aussi à décourager
tout autre groupe de gens susceptibles de présenter une revendication
similaire.

Les juges ont à la fois rejeté la revendication ogiek d'être les
indigènes de Tinet et dénié le fait que des parcelles de terre avaient
déjà été octroyées à de puissants individus non-Ogiek. En prétextant
que les autorités avaient reconnu tardivement Tinet comme étant à la
fois zone de captage d'eau, forêt officielle et réserve naturelle, ils
ont ainsi légalement révoqué les précédentes dispositions qui
permettaient aux Ogiek d'y rester.

Le jugement a connu son apogée dans une explosion de rhétorique
environnementaliste, dont le but évident était de gagner le soutien du
lobby vert. « L'expulsion a pour but de sauver le Kenya d'un
désastre écologique potentiel. » En effet, selon les juges, les
Ogiek se seraient engagés dans des « développements
massifs », ce qui les exclut de la vie dans la forêt. L'un d'eux
penserait notamment qu'ils auraient construit de vastes centres
commerciaux au lieu d'écoles en bois éparpillées et de petits
commerces, et que cela constituerait la principale menace écologique du
Kenya.

Rien n'a été dit des véritables menaces – les opérations massives
d'exploitation forestière qui continuent à détruire d'autres parties de
la forêt Mau au mépris de l'interdiction récemment imposée par le
gouvernement, les plantations de thé exploitées par une compagnie
appartenant au président Moi, ou encore la culture intensive de fleurs
pour l'export. Il n'a pas été non plus mentionné la charmante maison et
le grand domaine de Zakayo Cheruiyot, secrétaire permanent de
l'Administration provinciale et de la Sécurité interne au bureau du
président. Personne n'a proposé de l'expulser. Les observateurs ont peu
de doutes que des intérêts de ce genre soient à l'origine d'un tel
jugement.

Les Ogiek ont reçu un coup rude. Certaines femmes étaient en larmes.
Mais la communauté reste déterminée. Ils font appel du jugement. Un
homme a dit, « Nous refusons d'abandonner l'espoir – Tinet est
toujours notre terre. »