Mort d'un chamane respecté

31 Août 2002

Un Guarani récoltant de la canne à sucre
Un Guarani récoltant de la canne à sucre
©João Ripper/Survival

Paulito Aquino, un chamane kaiowá et l'un des citoyens brésiliens les
plus âgés, est mort le 3 septembre 2002 dans son village de
Panambizinho, dans l'Etat du Mato Grosso do Sul, au Brésil. Estimé âgé
de 120 ans, il avait été témoin de changements très importants tout au
long de sa vie. Son nom kaiowá, Avá Araruá, signifie : ‘petit Indien au
très grand savoir'.

Le peuple de Paulito, les Kaiowá, fait partie de la grande nation guarani,
qui a été l'une des premières à rencontrer et affronter les colons
européens au XVIe siècle. Les Kaiowá, ou ‘peuple de la forêt', sont
parvenus à rester isolés des Blancs pendant des siècles. Lorsqu'il
était jeune, Paulito n'a jamais vu d'homme blanc, mais quand les
frontières brésiliennes se sont ouvertes durant le siècle dernier, la
forêt kaiowá a été détruite pour créer de vastes plantations de soja et
de canne à sucre, et pour établir des ranchs d'élevage. Des sectes
religieuses se sont implantées dans la région et ont tenté, souvent
vainement, d'éradiquer les croyances des Guarani.

La communauté de Paulito, dans le village de Panambizinho, a souffert,
comme toutes les communautés kaiowá, de l'encerclement de leurs terres
et de leur spoliation par les colons, dans les années 1940. Des hommes
en armes furent envoyés pour les dissuader de retourner sur leurs
terres traditionnelles, les parquant dans seulement 60 hectares. Ils
ont alors découvert la pollution, la famine et les suicides
d'adolescents désespérés. Panambizinho a connu pour la seule année 1999
au moins deux scènes de suicide collectif chez des adolescents.

Paulito a lancé des appels à l'aide à des organisations telles que
Survival International. En 1994, Aristide Junqueira, procureur général,
s'est rendu dans l'Etat du Mato Grosso do Sul et a déclaré que dans cet
Etat, ‘les vaches avaient plus de droits que les Indiens'. Le ministre
de la Justice de l'époque, Nelson Jobim, pourtant peu réputé pour ses
positions pro-indiennes, déclara que les terres ancestrales de la
communauté leur seraient restituées et qu'elles seraient ‘démarquées'
selon les dispositions de la Constitution brésilienne. Mais
malheureusement, Paulito n'a pas vécu assez longtemps pour connaître ce
jour. Las d'attendre que les décisions de justice soient rendues et que
les promesses soient tenues, les Indiens de Panambizinho, ont repris,
en 2001, possession d'une partie de leurs terres ancestrales. Mais
comme c'est fréquemment le cas, ils ont été menacés et repoussés, et
obligés de se retirer derrière des grillages électrifiés, ne pouvant
reprendre possession que de 5 hectares sur les 1 300 qui leurs sont dus.

Paulito est né à Panambizinho et y a vécu toute sa vie. Enfant, il a
appris à prier et est ensuite devenu un rezador, ou chamane ; ses
connaissances étaient légendaires. Des anthropologues éminents, comme
Darcy Ribeiro, Bartomeu Meliá ou Egon Schaden, ont reconnu ses dons
d'orateur et de défenseur des droits de son peuple. Pour les Guarani,
‘le chamane apprend à prier ; plusieurs prières permettent de se
protéger contre les morsures de serpent, les maladies et les attaques
du jaguar, le soleil et la pluie. Le chamane vit comme un esprit et a
dans sa tête, comme une ligne téléphonique avec Dieu'. Paulito était le
maître de 147 prières et avec Balbina Francisca, sa femme, partageait
ses prières dans l'oca, une grande maison communautaire de prière, qui
était depuis de nombreuses années, la seule restante de la communauté
guarani du Brésil. Paulito était l'une des rares personnes à savoir
comment réaliser la tembe'ta, cérémonie au cours de laquelle on perce
les lèvres des jeunes hommes, symbole du passage de l'enfance à l'âge
adulte, en glissant une fine rondelle de résine d'arbre dur dans leur
lèvre inférieure. En tant que chamane, il était responsable du
bien-être de la communauté et en charge de la reconnaissance de leurs
droits à la terre. Paulito croyait que la religion des Guarani et leur
style de vie étaient nécessaires à leur survie et à leur bien-être. Il
a enseigné les chants et la danse à ses petits enfants : ‘Lorsque
j'enseigne quelque chose à mes petits-enfants ou à quiconque, je me
sens heureux, très heureux. Je pense que c'est formidable, fantastique.
Mon âme est pleine de joie. Chacun pourrait apprendre à être un
chamane, s'il le voulait'. Il enseigna à son peuple des cérémonies qui
étaient oubliées, comme la fête du maïs célébrant la moisson qui a
récemment eu lieu dans son village, pour la première fois depuis des
années.

Paulito a résumé la situation de son peuple lors d'un entretien avec
Survival en 1998 : ‘Notre religion et notre mode de vie sont en danger.
Nous n'avons plus assez de terres pour continuer nos traditions
correctement. Dans le passé, c'était une très grande terre indigène. Je
me suis marié lorsque j'étais un jeune homme, et j'avais 25 hectares de
terre pour y faire mon jardin ; cette terre a nourri ma famille et mes
parents. Nous ne connaissions ni le sucre ni le sel à cette époque.
Pour le sucre, nous utilisions le miel d'abeilles que nous collections.
Nous faisions notre chicha (boisson fermentée à base de maïs) et nous
avions beaucoup de poissons. Je faisais une prière pour les poissons et
je voyais les poissons grossir avec le temps. Je mettais une ligne à
l'eau, et j'en attrapais deux ou trois, juste ce dont j'avais besoin.
Il y avait toujours beaucoup de poisson à cette époque. Il n'y avait
pas d'hommes blancs'.

Et les hommes blancs ont commencé à s'installer. Nous les avons vu
couper la forêt et se faire des jardins pour eux-mêmes. A cette époque,
notre peuple vivait dans quatre grandes maisons communautaires. Je me
souviendrais toujours d'un vieil homme qui disait : « Les
Blancs, ils vont nous achever. Ils vont détruire nos maisons, en
terminer avec nos poissons, et même avec nos jardins. Et une fois que
toute la forêt sera réduite à néant, c'est nous qui seront réduits à
néant. Tout va changer et notre terre va devenir très petite ». Et
vous savez, avec les années qui ont passé, ce qu'il avait prévu s'est
parfaitement réalisé.

Après des années de harcèlement, de pauvreté et de déni de leurs droits
les plus fondamentaux, les Kaiowá, en grande partie grâce à la
clairvoyance de Paulito, confrontés au lent système judiciaire
brésilien et à l'indifférence des autorités, tentent malgré tout de
reconquérir leur tehoka, leur terre ancestrale.

Paulito est mort en accord avec les croyances kaiowá, là où il était né
et son âme est retournée au créateur, le « Grand Père »,
Ñande Ru. L'héritage de Paulito se pérennise au sein de sa grande
famille. Il a laissé derrière lui, sa femme Balbina Francisca, 102 ans,
avec laquelle il a vécu pendant près de 90 années, 12 enfants, et de
nombreux petits-enfants et arrière-petits-enfants.