Ambrósio Vilhalva, 1960-2013

Ambrósio Vilhalva, 1960-2013

Ambrósio Vilhalva, 1960-2013

© Fiona Watson/Survival

L’un des leaders indiens brésiliens les plus influents, Ambrósio Vilhalva, a récemment été poignardé à mort près de sa communauté, au sud du Brésil. Il avait 53 ans.

Bien que les circonstances de sa mort soient encore très confuses et les témoignages contradictoires, il est fort probable que les propriétaires terriens qui occupent son territoire soient à l’origine de son assassinat.

Doté d’une large et puissante carrure, la présence physique d’Ambrósio dégageait une forte impression. Il était un être chaleureux et extraverti et bien connu pour ses belles paroles. Il adorait exposer son point de vue sur le monde tout en buvant du teraré (le maté omniprésent du sud brésilien) dans une gourde en corne de vache. Sa décontraction masquait une forte volonté et une profonde détermination à se battre pour ce en quoi il croyait – la terre, par-dessus tout, et la justice pour son peuple.

La vie d’Ambrósio ressemble à celles de nombreux Guarani. Les membres de sa communauté, Guyra Roka ou ‘pays de l’oiseau’, ont été expulsés de leur tekoha (la terre ancestrale) dans les années 1940 et 1950 par les éleveurs et les agriculteurs ; ils ont été relégués dans une petite réserve déjà surpeuplée par une centaine d’autres réfugiés guarani. Violence, suicide et malnutrition y devinrent vite monnaie courante.

Ce processus s’est renouvelé dans tout le sud du Brésil où les Guarani, au nombre de 50 000 environ, ont été les témoins impuissants de la spoliation de 99% de leur territoire autrefois recouvert de forêts luxuriantes. Sans aucune terre à cultiver ni aucun moyen de subvenir à leurs besoins, les Guarani connaissent aujourd’hui l’un des taux de suicide les plus élevés au monde.

Comme la plupart des Guarani, Ambrósio et sa communauté rêvaient de retourner dans leur tekoha. En 2000, il dirigea avec son père Papito (un rezador ou chef religieux), le déplacement de sa communauté hors de la réserve pour l’installer dans un campement au bord d’une route proche de leur territoire qui avait été rasé, clôturé et recouvert d’interminables champs de canne à sucre. La vie y était dure – leurs abris de fortune en bâches en plastique étaient constamment recouverts d’un nuage de poussière provoqué par les camions dont l’intense trafic se prolonge jour et nuit. Les enfants y souffraient de malnutrition et, pour subvenir à leurs besoins, les adultes n’avaient d’autre choix que de se faire employer par les fermiers qui occupent leurs terres.

Las d’attendre que le gouvernement prenne des mesures, Ambrósio et Papito menèrent trois tentatives de réoccupation de leur terre. Ils y réussirent finalement à la troisième, en 2004. En évitant les hommes de main des éleveurs, la communauté s’installa sur une petite parcelle de terre où elle a planté des jardins au milieu des champs de canne à sucre. En 2009, en grande partie grâce au plaidoyer infatigable et passionné d’Ambrósio, le ministre de la Justice reconnut enfin Guyra Roka comme territoire indigène guarani. Mais il n’y avait pas lieu de crier victoire – les propriétaires terriens qui avaient juré qu’ils ne partiraient jamais occupent leur territoire jusqu’à aujourd’hui. Le plus influent et le plus puissant d’entre eux est Zé Teixeira, un membre du Congrès de l’Etat.

Ambrósio a été propulsé au rang de célébrité mondiale en 2008 lorsqu’il a tenu le rôle principal dans Birdwatchers – La Terre des hommes rouges, un film primé de Marco Bechis sur les violents conflits qui opposent les Guarani aux éleveurs. Son amour de la langue et sa puissante et troublante présence faisaient d’Ambrósio un être d’une nature exceptionnelle. Marco Bechis, le réalisateur du film, a raconté plus tard qu’une fois sur place il avait déchiré le scénario et laissé les Guarani parler et jouer leur rôle comme ils jugeaient bon de le faire.

Il assista au lancement du film au Festival du Film de Venise en 2008 avec d’autres acteurs guarani. Il y évoqua le long combat des Guarani pour leurs droits à la terre et l’égalité dans l’un des Etats les plus riches et les plus violents du Brésil et affirma : ’C’est un grand film grâce auquel les gens pourront découvrir qui sont véritablement les Indiens et quels sont leurs problèmes’.

Il avait, tel un prophète, confié à un représentant de Survival qui l’accompagnait : ‘Je suis l’homme à abattre. Quand je retournerai sur mon territoire, ils viendront certainement me chercher’.

La fiction est malheureusement devenue réalité. Dans le film, le personnage d’Ambrósio est brutalement assassiné alors qu’il mène la réoccupation de son territoire au beau milieu de la nuit pour éviter les hommes de main armés à la solde des éleveurs.

Après avoir pleinement savouré ses 15 minutes de gloire et visité les joyaux de Venise, sa gourde de teraré toujours à portée de main, il ne lui a pas été facile de retourner dans la misère accablante de sa communauté laissée à l’abandon total de l’Etat et soumise aux constantes menaces de mort proférées par les patrouilles d’hommes de main armés.

Ambrósio est le dernier d’une longue lignée de leaders guarani systématiquement pris pour cibles pour leur activisme. Après la réoccupation de son territoire, il reçut des menaces de mort et la présence intimidante des gardes armés patrouillant autour de la communauté le contraignait à sortir rarement. Le personnel médical du poste de santé qui était supposé faire des visites régulières a cessé de venir, abandonnant la communauté à son sort. Tout cela a eu, sans aucun doute, des répercussions sur sa santé et sa famille.

Au moment de prendre congé, Ambrósio aurait pu dire : Ñe’e porã, tape puku, tape porã – ‘De belles paroles, un long chemin, un beau chemin’.

Ambrósio laisse sa femme Maria, son père Papito et plusieurs enfants et petits-enfants.